Face à la dette publique, l’inflation est-elle notre dernière solution ? C’est en tout cas un remède dont on entend souvent parler. Laissant de côté l’aspect immoral de l’inflation, ce billet propose une petite simulation numérique pour vous convaincre que la destruction de la dette par l’inflation est une illusion passagère.
Le taux d’intérêt et l’inflation
Un contrat de dette peut-être pensé comme un échange entre deux biens. Prêter de l’argent à une personne, c’est échanger de la monnaie présente contre de la monnaie future. La valeur de cette dernière dépend de trois caractéristiques :
- La date livraison : plus tôt vous l’aurez, plus tôt vous en profiterez ;
- L’emprunteur : s’il fait faillite d’ici la livraison, vous aurez payé pour rien ;
- Et l’utilité de la monnaie future, c’est-à-dire son pouvoir d’achat au moment où vous la recevrez.
Dès lors, la différence de valeur entre la monnaie d’aujourd’hui et celle de demain tient à l’écoulement du temps, au risque du non remboursement, et à l’inflation. Pour que le prêteur et l’emprunteur échangent des produits de valeurs semblables, l’emprunteur doit ajouter au montant initialement emprunté, des intérêts qu’on peut ainsi décomposer :
Taux d’intérêt = Coût du temps + Coût du risque + Inflation
Lorsqu’un prêteur et un emprunteur s’accordent, chacun évalue donc ces trois caractéristiques de l’échange. Dans le cas de la dette publique, la relation emprunteur/prêteur est déséquilibrée par le contrôle qu’exerce l’emprunteur, l’Etat, sur une qualité intrinsèque de la monnaie qu’il doit rembourser, à savoir son pouvoir d’achat. C’est comme si vous commandiez un baril d’essence, et qu’entre la vente et la livraison, le vendeur puisse changer la définition de ce qu’est un baril.
En admettons que ceci ne soit pas une faute morale, vous comprendrez de mon explication, que pour arnaquer le prêteur, il faut que l’inflation soit supérieure à ce que ce dernier avait anticipé au moment de l’émission de la dette.
Aussi, ce n’est pas l’inflation qui détruit la dette, mais l’accélération de l’inflation. Et symétriquement, la réduction de l’inflation en deçà de l’espérance du prêteur renchérit la valeur de sa créance. Le ralentissement de l’inflation fait donc croître la dette.
En conséquence, sauf à s’engager dans une inflation perpétuelle, tout plan de réduction de la dette par l’inflation doit analyser deux phases. Pendant la première, une inflation au-dessus du niveau attendu par les épargnants déjà engagés les spolie, puis dans un second temps, un retour de l’inflation à des niveaux raisonnables surprend le pessimisme des nouveaux prêteurs et renchérit la valeur de leurs créances, faisant croître la dette.
Une simulation
Pour vous illustrer ce phénomène en deux étapes, je vous propose une petite simulation. Voici quelques hypothèses :
- PIB de 100 en 2012. La croissance réelle est supposée nulle, le PIB nominal croit au rythme de l’inflation.
- Dette de 90 en 2012. Les remboursements sont uniformément répartis sur les 20 prochaines années (4,5 par an). La dette est « roulée » : chaque année, le remboursement dû et les intérêts de l’année sont réempruntés, et renvoyés à dans 20 ans. L’Etat n’a pas de déficit primaire.
- Les investisseurs demandent une rémunération de 1% au titre du temps et du risque (taux d’intérêt réel) auxquels ils ajoutent l’inflation constatée l’année précédant l’émission de la dette.
Suivant ces hypothèses, je propose deux scénarios :
- Dans le premier scénario, le gouvernement pousse progressivement l’inflation jusqu’à 16%, et la maintient à ce niveau pendant quelques années, puis la fait progressivement redescendre à son niveau initial, 2%.
- Dans le second, le gouvernement maintient l’inflation à 2% et se contente de rouler la dette (en gris).
Dans le scénario d’inflation, on peut distinguer trois phases :
- Montée de l’inflation. Les créanciers de l’Etat ne peuvent que progressivement réagir et subissent la hausse de l’inflation et ne peuvent chaque année que renégocier la part des emprunts arrivant à échéance. La hausse continue de l’inflation pousse le taux réel de leur créance dans des régions négatives. En parallèle, le PIB nominal grimpe rapidement sous l’effet de l’inflation, ce qui fait décroître le rapport Dette/PIB (en rouge). L’accélération de l’inflation détruit la valeur de la dette.
- Stabilisation de l’inflation. Les créanciers de l’Etat continuent à réajuster le taux d’intérêt des emprunts au nouveau niveau de l’inflation au fur-et-à-mesure qu’ils arrivent à échéance, ce qui fait progressivement remonter le taux réel à 1%. Le rapport Dette/PIB se stabilise.
- Reflux de l’inflation. Le gouvernement met en place une politique de réduction de l’inflation, pour revenir à une situation normale. Les taux réels s’envolent car l’inflation se retrouve en deçà du niveau jadis attendu par les créanciers de l’Etat. Les intérêts à payer son très élevés, mais la croissance nominale du PIB se réduit, provoquant le réendettement massif de l’Etat.
Sur le graphique, la réduction de dette permise par l’épisode d’inflation est représentée par la zone grise. On voit qu’à l’issue du retour à un niveau d’inflation raisonnable et stable, le gain a totalement disparu. En vérité, il est probable que ce gain soit en fait négatif. En effet, j’ai considéré jusqu’ici le Coût du risque comme une constante. Or l’instabilité de l’inflation fait peser un risque accru sur les prêteurs, ce qui devrait donc se répercuter à la hausse sur les taux d’intérêt réels, et donc au final sur l’endettement public.
Une illustration historique
Les exemples historiques récents décrivant la troisième phase ne manquent pas, notamment du fait des efforts des pays d’Europe de l’Ouest pour stabiliser l’inflation à partir des années 1980. A l’époque, la stagflation (inflation sans croissance) brisait le mythe keynésien selon lequel on peut résoudre le chômage par l’inflation (relation de Phillips), ce qui éliminait le seul attrait de cette dernière, ne lui laissant que des désavantages.
Je montre ici le cas de la dette espagnole. Comme dans ma simulation, la phase de désinflation provoque une forte hausse du taux réel sur la dette publique, impliquant sa hausse soudaine durant les années 1980. Puis le taux s’ajuste progressivement à la baisse de l’inflation. Entre temps, de 1980 à 1997, la dette publique explose sous la pression désinflationniste.
J’avais aussi montré dans un autre billet que la dette actuelle de la France était pour moitié explicable par la dette des Trente Glorieuses et à son roulement, alors même que la dette publique ne représentait que quelques dizaines de milliards d’euros seulement en 1973 (cf.« La dette publique, héritage des Trente Glorieuses »)
Conclusion
Le recours à l’inflation comme solution de destruction de la dette est à nouveau un arbitrage entre générations. Les générations actuelles qui détruiraient la dette publique à coup d’inflation condamneraient les générations futures à devoir accepter un fort niveau d’inflation, ou à voir la dette publique resurgir en essayant de stabiliser les prix.
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Tableur excel de la simulation : Simulation Dette-Inflation




















Intéressant, je me demande quel est l’effet de l’inflation combinée à une baisse du déficit et à de la croissance, j’ai essayé de refaire l’excel mais c’est un poil compliqué. Et ça prend un peu de temps. Ce que j’ai réussi à faire est un peu trop probant à mon goût…
Le ratio dette/pib peut rapidement décroître sous l’effet d’un excédent budgétaire, sans l’intervention de l’inflation. Avec 1% d’excédent par an, 2% de croissance, et une inflation stable à 2%, le ratio passerait de 90% à 50% du PIB en 10 ans.
Très intéressant, je n’y avais jamais réfléchi.
J’imagine qu’une stratégie pourrait être de lancer l’inflation puis de passer en excédent primaire au point bas de la courbe de dette/PIB pour rembourser au lieu de refinancer.
L’inflation aura alors permis de réduire l’ampleur de l’effort budgétaire nécessaire.
Sur l’aspect immoral, je nuancerais votre propos. Le prêteur qui entre dans un contrat léonin (ie que la partie adverse peut modifier de son propre chef) commet une faute. La seule victime innocente de l’inflation c’est l’épargnant qui, même s’il n’a pas commis l’erreur de prêter à l’Etat, voit son épargne détruite par ses manipulations.
Il y a deux types de contrats affectés :
- Ceux entre les agents privés : dans ce cas il y a un heureux (le débiteur) et un malheureux (le créancier) à court terme. A long terme, ils seront tous les deux malheureux car l’incertitude rend leur relation tendue, ce qui leur nuit à tous les deux vu qu’elle était à l’origine mutuellement bénéfique. Je dirais donc qu’il y a deux victimes de ce côté là.
- Pour l’Etat, ça dépend. Si l’Etat s’est engagé préalablement à la stabilité (comme c’est le cas en Europe), alors il y aurait une tromperie et donc une faute morale vis-à-vis des créanciers de l’Etat. Evidemment, si l’Etat annonce à l’avance qu’il fera ce qu’il veut, ce serait irresponsable que de lui prêter de l’argent, et on ne pourrait pas se plaindre de ce qui arriverait.
Sinon, on pourrait effectivement adopter votre stratégie, mais prévoir l’excédent est très optimiste…
Article intéressant qui aurait pu faire le tour de la question mais l’idéologie vous enferme dans une réflexion trop orientée à mon goût. Dommage !
Je vais donc me permettre de contre-balancer le propos.
Dès les premières lignes, vous donnez le ton en affirmant péremptoirement que l’inflation est immorale. L’explication de ce jugement vient plus loin par l’affirmation tout aussi péremptoire que l’Etat arnaque purement et simplement le prêteur en jouant sur le taux d’inflation.
Pour ma part, je modèrerai le propos en précisant d’un point de vue :
1) de la relation emprunteur/prêteur, que dans un système où l’Etat à la main-mise sur la création monétaire, le prêteur sait de quoi il en retourne et qu’il est en quelque sorte, une "victime" consentante. J’ajouterai que les taux d’inflation constatés avant 1992 (année de ratification du Traité de Maastricht) étaient en moyenne de 3,56% (source : http://france-inflation.com/inflation-depuis-1901.php). Certes, c’est une moyenne mais elle a le mérite de relativiser.
2) de la morale justement, qu’il faut considérer que celui qui prête est quelqu’un qui a de l’épargne et qu’il peut donc contribuer à "perdre" un peu d’argent par l’inflation qui n’est somme toute, qu’un impôt totalement indolore.
Toujours d’un point de vue moral ou éthique, l’inflation a, de plus, le double avantage (et oui, elle en a d’autres en plus de favoriser l’emploi !) de limiter l’épargne restituant à l’argent sa fonction première de graissage des rouages de l’économie réelle et de ne pas surendetter l’Etat qui doit sauvegarder son rôle protecteur et social. Ce qui ne veut pas dire pour autant que j’accrédite l’idée d’un Etat obèse.
Voilà pour la question de l’inflation elle-même. Venons-en maintenant à l’essentiel, soit à ce qu’elle sous-tend : la création monétaire. Car évoquer l’inflation sans aborder la question de la création monétaire ne donne pas une vue d’ensemble de la grave problématique qui se pose pour les acteurs économiques et notamment pour l’Etat.
Sans aborder le contrôle du taux de change, le problème majeur de la création monétaire non-étatique, et donc du financement par l’emprunt privé, est la perte de souveraineté de l’Etat qui subit le diktat des marchés dans sa politique économique et budgétaire, tel qu’on peut le voir aujourd’hui un peu partout en Europe.
Tout ceci se traduit, dans un silence assourdissant en France et ailleurs, par une remise en cause pure et simple de la démocratie telle que nous la concevions jusqu’ici. Je trouve sidérant qu’aucun grand parti politique ne se dresse contre cette monstruosité qui est en train de se mettre en place en Europe.
Car pourquoi demain devrions-nous continuer à voter si les hommes que nous élisons n’ont plus la main ni sur la politique monétaire, ni sur la politique économique et budgétaire ?
Que peut-il rester de la liberté d’un peuple à s’autodéterminer après cela ?
Bonjour,
Merci pour votre commentaire détaillé. L’objet de l’article n’est pas de traiter le sujet sous un angle éthique, mais de montrer qu’immoral ou pas, de toutes manières, cela ne fonctionne pas.
J’ai pris note de vos remarques, j’essaierai de publier un article sur l’aspect éthique de la chose et vous enverrai un mail pour vous en avertir. Vos objections sont nombreuses et un billet apportera des réponses plus détaillées qu’une réponse ici.
Bonjour Acrithène
Bravo pour ce blog, aussi plaisant à contempler qu’agréable à lire, cher camarade d’école. Merci de ta générosité.
Un seul petit commentaire à ce stade : "Le recours à l’inflation comme solution de destruction de la dette est à nouveau un arbitrage entre générations. " Ce n’est pas aussi simple. Le surcroît de frais financiers est certes payé par la génération suivante, mais il est aussi reçu par la génération suivante: un jeu intra-générationnel à somme nulle. Une dimension à garder à l’esprit.
Bonjour camarade,
Dans un jeu à somme nulle, la présence de gagnants implique la présence de perdants. Donc soit la dette n’a aucun intérêt (pas de gagnants), soit elle présente un intérêt pour certains, et donc il y aurait des perdants si on accepte ton idée qu’il s’agit d’un jeu à somme nulle.
Pour comprendre pourquoi notre génération est la perdante, je te suggère cet article :
http://theoreme-du-bien-etre.net/2012/06/21/quand-secroule-leurope-de-madoff/